Anton & Rebekka

Avec Villa Dolorosa, Rebekka Kricheldorf transpose Les Trois sœurs dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Mais la douce mélancolie tchékhovienne a laissé place à une ironie glaçante. Le 20ème siècle, à l’aube duquel Tchékhov écrivait, n’a apporté aucunes réponses à Olga, Macha, Irina, et à leur frère Andreï. Cent-vingt ans plus tard, elles sont toujours aussi incapables de s’appuyer sur le passé pour construire l’avenir, ou de voir dans le travail un motif d’accomplissement. Cent-vingt ans plus tard, elles continuent de disserter sur leur malheur plutôt que de chercher à déclencher le bonheur. En 1900, il était possible de s’émouvoir devant leur incapacité chronique à s’inscrire dans la vie ; il est aujourd’hui terriblement horripilant de découvrir qu’elles sont toujours enlisées jusqu’au cou dans un spleen confortable…

On le sait, Tchékhov croyait avoir écrit une « comédie gaie », et il se mit en colère quand la pièce fut créée comme un drame. Villa Dolorosa de son côté est une comédie corrosive et efficace. Je propose aux étudiant.e.s de s’emparer du premier acte de chacune des deux pièces. Il s’agit, peut-être, de trouver dans l’ironie de Kricheldorf de quoi dépasser le charme du spleen slave, ou de teinter la contemporanéité acide d’une profondeur mélancolique et tchékhovienne… et de se laisser surprendre par la confrontation d’une des plumes actuelles les plus affutées d’Allemagne avec son lointain maître russe.

 

Guillaume Béguin

Références
  • « Les Trois sœurs »
    Anton Tchékhov (1860-1904)
  • « Villa Dolorosa »
    Rebekka Kricheldorf (née en 1974)
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